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Confinde

La Bhagavadgîtâ, pour une lecture philosophique

Synthèse de la conférence donnée par Marc Ballanfat, enseignant en philosophie
Centre André Malraux, 26 novembre 2007

Fragment de l’immense épopée du Mahâbhârata, la BhagavadGîtâ, le « Chant du Bienheureux », dialogue de sept cents strophes (composé entre le IIIe et le IIe siècle avant notre ère ?), tente de résoudre une impasse éthique : comment réconcilier l’acte sacrificiel - celui de la guerre en l’occurrence - et le renoncement à la violence qu’il contient.
Cette œuvre unique a influencé nombre de penseurs et d’hommes illustres. Gandhi y découvrit deux vérités religieuses dont il fera les armes de son combat politique : la non-violence « active » et l’égalité des hommes devant Dieu.
Auteur d’une nouvelle traduction de la Bhagavadgîtâ (Flammarion, Paris, 2007), Marc Ballanfat nous fait part de ses réflexions.

À l’époque de la Bhagavadgîtâ, les écoles de philosophie indienne sont en voie de se constituer. Riche en spéculations religieuses, éthiques, philosophiques, le Mahâbhârata est un laboratoire de pensée. Mais rien ne prédestinait la Gîtâ, petit épisode du Mahâbhârata, à devenir un grand texte de la philosophie indienne. Or sa théorie de l’acte a eu un retentissement immense dans la culture indienne.
Que signifie agir et non-agir ? L’agir est entrepris dans le renoncement. Le renoncement prend un sens actif (svadharma, ce qui nous incombe) car il est lié aux actes (svakarma, l’action prescrite à chacun) : il s’agit d’agir en se détachant, libre de tout désir de bénéfice personnel. La norme (dharma) du renoncement aux fruits des actes se substitue ainsi à l’ancienne loi des actes rituels, la rétribution, présente en particulier dans les sacrifices.

Le mot yoga en sanscrit, terme qui comporte le plus d’occurrences dans la Gîtâ, tiré du verbe juj, signifie attelage, union, jonction, moyen, application, discipline. Nous le traduisons par ascèse, translitération du grec askèsis (exercice, discipline, pratique, manière de vivre. Cf. Plotin et les stoïciens). Concept à différencier de l’ascétisme (la pratique des austérités, tapas en sanscrit), qui est l’exacerbation de l’ascèse pratiqué dès les Veda, mais une notion étrangère à la Gîtâ. Le yoga ou l’ascèse, selon le sens grec de s’exercer, est la voie du renoncement (samnyâsa). Cette voie est triple : le jñana yoga (faire de la connaissance elle-même une ascèse), le karma yoga (faire de l’action une ascèse) et le bhakti yoga (faire de la dévotion une ascèse).

jñana yoga
La connaissance demande une ascèse : il faut une discipline personnelle pour accéder à un certain niveau de connaissance. Alors que la philosophie en Occident est devenue une activité cérébrale qui n’engage pas la manière de vivre de celui qui s’y adonne, en Inde, la connaissance n’est jamais conçue comme une pure activité intellectuelle, spéculative, détachée de toute pratique. Si l’on veut se libérer par la connaissance, il faut une discipline personnelle qui soit éprouvée par une forme d’expérience sur soi (jñana yoga).
Dans la Gîtâ, le terme buddhi (dont la racine budh signifie s’éveiller) représente la connaissance, le jugement, la pensée. Pour l’Occident, il s’agit d’un processus cérébral qui met en jeu un certain nombre de concepts, un discours intérieur, une introspection dont on est le témoin. Pour un Indien, penser signifie s’exercer. La pensée est un effort qui engage l’être en son entier, pas seulement l’intelligence au sens étroit du terme. Ce processus demande du temps et nécessite un engagement : l’épreuve d’un parcours personnel, seul moyen pour se sentir libéré (moksa). De quoi essaie-t-on de se libérer ? Des illusions, de l’ignorance, de la peur, de l’angoisse. L’ascèse conduite par la pensée (buddhi) est une voie qui nous en délivre.

karma yoga
Une forme du karma yoga consiste à obtenir la délivrance par la pratique physique des postures en exerçant le contrôle du souffle (pranayama).
Une autre façon, plus essentielle, de comprendre le karma yoga est d’amener l’ascète à se délivrer de l’illusion d’agir librement. L’homme croit être l’agent de ses actions, alors qu’en réalité, il n’en est que l’instrument. Ce sont les qualités naturelles (guna) qui agissent en nous. On ne peut agir en se détachant de ses actes tant que l’on pense en être l’auteur. Une troisième façon de pratiquer le karma yoga est de se libérer des désirs imaginaires artificiels, des passions (cf. les stoïciens).

bhakti yoga
Cette troisième voie est celle de la dévotion, bhakti, de la racine bhañj, partager, donner.
Faire de la dévotion à un dieu, nommé ici “Bienheureux” est aussi un chemin vers la délivrance.

Il n’y a pas de voie privilégiée. On ne peut démontrer rationnellement que l’une serait supérieure à l’autre. L’intention du texte n’est jamais d’exclure mais d’inclure. En Inde, les formes coexistent. Contrairement à la logique aristotélicienne qui affirme qu’entre deux énoncés contradictoires, l’un des deux est nécessairement faux.

La Bhagavadgîtâ est-elle un poème mystique ?
Rien n’est plus étranger à ce texte que l’idée d’une voie mystique qui mènerait à une sorte de fusion, une union extatique de l’âme avec Dieu.
L’expérience mystique est contrôlée, disciplinée ; il existe pourtant un plan mystique que l’on peut comprendre de 3 manières :
1. Une mystique de l’absolu dont Shankara sera le grand interprète au VIIIe siècle, dix siècles après la composition de la Gîtâ. Le renonçant sur la voie de l’ascèse, comprend et éprouve qu’il ne fait plus qu’un avec tous les êtres : l’absolu brahman se trouve en soi, âtman. Il ne s’identifie plus à son moi. Il a une conscience de soi, qui n’est pas réfléchie (Descartes), qui le déprend de lui-même.
2. Une mystique du divin qui se rapproche du bhakti yoga. Quand on comprend qu’une forme de puissance supérieure nous fait agir, on remet tous ses actes au divin.
3. Une mystique du non agir : on peut être dans le non agir tout en continuant à faire des actes, à condition d’agir en renonçant à tout bénéfice personnel.

Le message de la Gîtâ est peu à peu entré dans la culture indienne jusqu’au message de Gandhi (ahimsâ, la non-violence) qui en a fait son grand livre de combat. La Gîtâ propose un non-agir (agir dans l’esprit du renoncement) que l’on trouve dans la non-violence, ahimsâ. La violence naît du désir contrarié. S’en détacher élimine donc la violence en l’homme, surtout si celui-ci répond à la nécessité d’agir. Celui qui s’exerce au non-agir (agir en renonçant aux fruits ses actes) pratique à sa manière l’ahimsâ, la non-violence « active ». Là réside l’originalité de la Gîtâ car, à cette époque, personne ne formulait le non-agir en ces termes, et aussi clairement.
Ce texte réapprend que philosopher n’est pas seulement une façon de spéculer mais aussi une façon de pratiquer sa pensée.

Recueil de notes par Françoise Vernes

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