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Confinde

Rabindranath Tagore et la question des femmes

Résumé de la conférence de France Bhattacharya, donnée le 7 avril 2014 au centre André Malraux, à l’occasion de la parution du roman de Rabindranath Tagore, Kumudini (éditions Zulma), traduit du bengali en français par France Bhattacharya.

La question des femmes a été une des plus âprement débattue en Inde, et particulièrement au Bengale, depuis les premières décennies du XIXe siècle. Elle a été au centre des préoccupations des hindous du Bengale, et surtout de la classe supérieure et moyenne éduquée à l’occidentale, les Bhadraloks, les gens de bien. Calcutta était alors la capitale de l’Inde britannique.

Rappel historique

Les codes de lois et la coutume

Le grand législateur Manu consacre une vingtaine de versets de son livre 5 à préciser les devoirs des femmes : « Une petite fille, une jeune femme, une femme avancée en âge, ne doivent jamais rien faire suivant leur propre volonté, même dans leur maison. » (verset 147) «  Pendant son enfance, une femme doit dépendre de son père ; pendant sa jeunesse, elle dépend de son mari ; son mari étant mort, de ses fils ; une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise. » (verset 148) « Quoique la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse doit constamment le vénérer comme un dieu. » (verset 154).

Toutefois, si Manu interdit bien à la veuve de se remarier et lui enjoint de mener une vie d’abstinence, il ne lui ordonne pas de se brûler vive sur le bûcher funéraire de son époux. D’autres législateurs l’ont fait et, au Bengale, le pandit Raghunandana, au début du XVIe, édicte les règles les plus contraignantes dans tous les domaines de la vie religieuse et sociale des hindous de la région.

Une lignée de grands réformateurs

Raja Rammohun Roy (1774-1833).

Il fut le premier réformateur social à la période qui a précédé la naissance de Tagore. Par une loi promulguée an 1829, il réussit à faire interdire la crémation des veuves qui s’était beaucoup répandue au Rajasthan, mais aussi au Bengale. Rammohun chercha aussi à faire rendre aux femmes le droit à l’héritage que la coutume leur avait enlevé. Il fonda un mouvement religieux monothéiste, le Brahmo Samaj.

Des anciens élèves de l’Hindu Collège, institution fondée en 1817 à Calcutta sur le modèle européen par des Bengalis et des Britanniques bienveillants, allèrent très loin dans la demande de réforme sociale. Leur radicalisme philosophique et religieux et leur conduite, qui allaient à l’encontre de tous les codes religieux, firent qu’ils ne furent pas écoutés. On les appelait les Young Bengal. En 1839, un des leurs fit une conférence sur la condition des femmes hindoues. Il notait successivement 1- leur besoin d’éducation, 2- les maux entraînés par les mariages d’enfants, non- consensuels et irrévocables, 3- ceux produits par la polygamie, 4- ceux produits par les mariages arrangés, 5- il s’élevait contre l’enfermement des femmes et 6- contre l’interdiction du remariage des veuves. Il demandait un mariage civil et la possibilité du divorce. Ce programme de réforme, bien trop en avance sur son temps, ne fut pas repris !

Le pandit Ishwarchandra Vidyasagar (1820-1891)

Après une campagne d’opinion acharnée, il obtint, en 1856, du gouvernement britannique une loi rendant légal le remariage d’une veuve hindoue. Il ne réussit pas à faire interdire la polygamie. Il s’efforça d’ouvrir des écoles primaires pour les garçons, mais aussi pour les filles, dans les villages de sa région. Les mariages d’enfants et l’enfermement rendaient très difficile, sinon impossible, la fréquentation d’écoles pour les filles des classes supérieure et moyenne. Pour le soutenir, il y eut les anciens Young Bengal et les membres du Brahmo Samaj, disciples de Rammohun Roy. Il eut contre lui les conservateurs orthodoxes à la mode ancienne qui ne voulaient rien changer à la tradition parce que c’était la tradition, mais aussi les proto-nationalistes.

La montée d’un nationalisme culturel face au pouvoir colonial

A partir des années 1870, des journalistes et des écrivains, réunis autour d’organes de presse, furent animés par un fort nationalisme culturel. Ils se firent les défenseurs de la grande civilisation de l’Inde ancienne, répondant aux critiques depuis longtemps fort répandues des missionnaires protestants et des administrateurs britanniques. Ils s’élevèrent contre le recours, honteux, disaient-ils, aux colonisateurs pour qu’ils légifèrent sur des questions concernant la société hindoue. Si quelques réformes étaient nécessaires, l’éducation ainsi que le passage du temps allaient apporter les quelques changements souhaitables. Tout particulièrement, les bhadraloks firent de la place de la femme une chasse gardée qui devait être tenue hors d’atteinte des législateurs étrangers. Ils insistèrent sur la déification de la Femme, incarnation à la fois de la déesse, la Sakti, tueuse, entre autres, du démon buffle, ainsi que de l’Inde éternelle, la Mère Inde, telle que l’avait chantée le romancier Bankim Chandra Chatterji dans son poème qui devint un chant patriotique Vande Mataram, je value la Mère. Le foyer hindou fut alors présenté comme le dernier bastion de l’authenticité hindoue que, par extension, on disait indienne.
Face à la soumission de l’homme au pouvoir colonial, la femme devait demeurer inviolable. Dans ce contexte, la reforme du statut de la femme qui impliquait la reconnaissance de son individualité, en dehors de son seul rôle d’épouse et de mère, devint de plus en plus problématique dans la mesure où le discours la concernant fut lié aux revendications nationalistes et selon l’expression de l’historien Sumit Sarkar, à « la fétichisation de la nation et la subordination de la morale à son culte. »
En 1891, Tagore avait déjà 30 ans, quand un réformateur de Bombay chercha, et finalement réussit, à faire passer une loi interdisant le mariage d’une fillette avant douze ans. Il était avant interdit jusqu’à dix ans. L’opposition fut énorme au Bengale comme au Maharashtra. La moindre avancée dans la situation faite aux femmes paraissait une intolérable soumission au pouvoir des colonisateurs et à la culture occidentale à laquelle aucune supériorité face à la civilisation de l’Inde hindoue n’était reconnue, sinon dans le domaine matériel.

Ce rappel historique permet de comprendre la, ou plutôt les positions prises par Rabindranath Tagore au cours de sa longue vie.

Rabindranath Tagore (1861-1941)

Le contexte familial

Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, auteur de chansons dont il a écrit les paroles et composé la musique, auteur dramatique et peintre, obtint le Prix Nobel de littérature en 1913, le seul Indien à ce jour. Il a écrit une douzaine de romans dont sept sont traduits en français. Il naquit à Calcutta, le quatorzième et dernier enfant de Debendranath Tagore (1817-1905).

La famille Tagore avait été quelque peu dégradée de son statut de brahmane, au XVe siècle environ, pour une relation, jugée trop étroite, avec un administrateur musulman. Les Tagore furent appelés des brahmanes Pirali, ce qui n’était pas sans conséquence sur les possibilités de mariage de leurs enfants. Un ancêtre du poète vint s’établir là où allait se développer, à partir de la fin du XVIIe siècle, la ville de Calcutta. Les Tagore s’enrichirent au contact des négociants anglais et leur nom de famille se changea de Kusâri en Tagore, prononciation anglaise de Thâkur, seigneur. Le grand-père du poète, homme exceptionnel, acquit de vastes propriétés foncières surtout au Bengale oriental, qui firent vivre la famille Tagore sur plusieurs générations.

Debendranath, le père du poète, fut un homme profondément religieux, mystique, même, qui redonna vie à la secte monothéiste et hostile au culte des idoles qu’avait fondée Rammohun Roy. Il puisa son inspiration, comme Roy, dans les Upanishads. Pour cet homme, comme pour ceux qui le suivirent, le Brahmo Samaj, Société des adorateurs du Brahman, c’est à dire de l’absolu, était la religion de l’Inde ancienne, l’hindouisme originel, avant que l’essence n’en fût pervertie par les mythes et les divinités purâniques. Du temps de Debendranath, intellectuellement très stimulant, ce mouvement ne fut que partiellement progressiste dans le domaine social. Des scissions se produisirent ensuite, et deux autres Brahmo Samaj allèrent bien plus loin dans la réforme sociale. Le Brahmo Samaj de Debendranath resta, lui, très attaché à la culture de l’Inde, à la langue bengalie et tout à fait opposé à l’imitation des usages de l’Europe. Lorsque Debendranath mourut, son plus jeune fils Rabindranath avait déjà 44 ans. Il avait le plus grand respect pour son père qui l’avait formé.

La question du mariage : l’attachement à la tradition

Du temps de Debendranath, les mariages d’enfants étaient la norme, lui-même avait été marié à 12 ans à une fillette de 5. Il alla chercher dans la petite communauté des brahmanes pirali de Jessore des fillettes pour ses fils. Son troisième fils épousa une fillette de 8 ans et le second une de 7 ans. Il maria ses filles à des brahmanes qui venaient ensuite souvent loger chez lui, parce qu’ils avaient dû se séparer de leur famille pour épouser une Tagore. Rabindranath fut marié à 22 ans à une fillette de Jessore, âgée de 10 ou 11 ans, dont le père était un employé sur les terres des Tagore. Elle n’était ni instruite ni belle. Le poète ne protesta pas, conscient que dans le mariage hindou, et brahmo, il ne s’agit pas de satisfaire un désir personnel. Lorsque son épouse eut 14 ans, elle mit au monde son premier enfant, une fille, Bela, que Rabindranath maria à 14 ans à un jeune brahmane qui reçut une dot importante. La même année, 1901, il maria sa seconde fille, Renuka, qui avait à peine 12 ans. Son mari fut envoyé étudier la médecine aux Etats-Unis. Elle mourut l’année suivante. La troisième fille, Mira, fut mariée à 13 ans à un brahmane, membre militant du Sadharan Brahmo Samaj qui fut envoyé étudier l’agronomie aux Etats-Unis. Le fils épousa en 1910 une veuve de 17 ans. C’était une parente, la petite-fille d’un neveu du poète, mais de la branche des Tagore restée hindoue. Ce fut le premier mariage de veuve chez les Tagore.

Pourquoi Rabindranath a-t-il marié ses filles de façon conventionnelle, sans leur donner le temps de parfaire leur éducation et sans qu’elles puissent exercer le moindre choix personnel ? On peut penser que l’influence de Debendranath, le père, toujours vivant à l’époque, a été déterminante, en même temps que l’attachement à la tradition selon laquelle le renoncement au désir de jouissance personnelle, dans le mariage comme ailleurs, était une valeur capitale de l’Inde, même si elle était seulement exigée des femmes ! Le poète était alors dans une période de défense de l’Inde traditionnelle, brahmanique, même, et patriarcale. Dans une lettre à sa femme il donna une autre raison pour marier les filles jeunes : « Je suis parvenu à la conclusion qu’au moins pour une courte période immédiatement après le mariage, une fille doit rester éloignée de ses parents et s’adonner entièrement et sans restriction à l’opportunité de s’unir à son mari de toutes les façons… » (Dutta & Robinson, p. 130). Telle était précisément la justification des mariages d’enfants proposée par leurs partisans. Rabindranath regretta, plus tard, les mariages hâtifs de ses filles et leur éloignement.

L’évolution d’une pensée

Après une période où Tagore exprime le besoin de changements, pendant celle qui suit, dite Swadeshi, années de ferment nationaliste autour de la première Partition du Bengale en 1905, il s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’Inde ancienne, idéalise le modèle de la communauté de village, compose des chants patriotiques et invente la fraternisation du Râkhi bandhan,

À partir de 1907 jusqu’à sa mort en 1941, son attitude reste beaucoup plus moderne. Il critique le nationalisme teinté de religiosité passéiste et l’indifférence des bhadraloks à l’égard des trois mal aimés des nationalistes ‘revivalistes’ hindous : les femmes, les musulmans et les basses castes. Il écrit contre les injustices que recouvrent les discours sur l’Inde ancienne et la tradition brahmanique. Il demande le respect pour la personnalité de la femme, insiste pour son instruction et une plus grande liberté. Toutefois, il refuse que soit gommée la différence de nature entre les sexes.

L’expérience anglaise

En 1878, quand Tagore a 17 ans, on l’envoie étudier en Angleterre. Il y reste un an et demi et dans les lettres qu’il écrit à son troisième frère, il raconte avec jubilation les réceptions, les dîners, les pique-niques, les bals et les promenades en bateau en compagnie de jeunes filles. Dans sa sixième lettre, il se déclare partisan de l’indépendance de la femme, svadhinata. Ses lettres, publiées au fur et à mesure, dans une revue littéraire sont, à partir de la septième, accompagnées de notes, écrites par son frère aîné, remettant les choses au point ! Debendranath, effrayé, fit revenir son jeune étourdi de fils. Rabindranath condamna ensuite ses lettres, marquées du sceau de l’immaturité, écrit-il. Il retourna en Angleterre en 1890, pour un court séjour de deux mois. Il en rapporta un second récit de voyage. Dans la préface, il s’appesantit sur le malheur des vieilles filles anglaises qui ne trouvent pas de mari, et, en comparaison, décrit le bonheur des veuves hindoues dans la famille étendue !

L’écrivain engagé

Tagore a exprimé son point de vue sur la condition faite aux femmes dans des essais et des lettres, publiés par la suite, et dans des romans et des nouvelles.

Hindu Vivaha, essai sur le mariage hindou

Le premier essai de Tagore sur la question des femmes date de 1887, avant même le mariage de ses filles aînées ; Il fait une conférence, intitulée Hindu Vivaha, Mariage hindou, en réponse à un article d’un journaliste conservateur, Chandranath Basu, qui avait fait l’apologie du mariage hindou traditionnel, y compris les unions d’enfants. Tagore écrit : «  Les croyances vivantes de jadis se sont changées en coutumes dépourvues de sens. » Il comprend bien que les Indiens (hindous) dépendants des Anglais, veuillent montrer à ces derniers que leurs textes canoniques, les Sâstras, sont supérieurs à leurs armes. Ceux qui font l’apologie du mariage hindou le font avec de grandes envolées poétiques pour en dire la beauté et la spiritualité. Mais ils ne prennent pas en compte les transformations fâcheuses de ce mariage à travers l’histoire. Avant d’être une affaire spirituelle, le mariage hindou, comme tous les autres, répond à un besoin social. L’âge du mariage doit être déterminé par les médecins et non par les vieux codes de loi. Certes, l’homme est un dieu pour son épouse mais l’inverse n’est pas vrai, sinon comment la polygamie serait-elle si répandue ? Les mariages d’enfants ont aidé à la continuité de la famille étendue mais, les nouvelles conditions économiques vont dans le sens de la famille nucléaire. Celle-ci demande l’union d’un homme et d’une femme d’un âge et d’un niveau d’éducation comparable. Il note que, petit à petit, le choix des individus va s’imposer même contre la volonté des parents. Toutefois, il se déclare hostile au recours à la législation d’un gouvernement étranger pour opérer les réformes qu’il juge nécessaires, les temps ayant changé.

L’année de son premier essai, à Bombay, Rukmabai, une femme éduquée de la caste des charpentiers, refusa de retourner vivre avec son mari illettré et malade, disant que son consentement (elle n’était alors qu’une enfant) n’avait pas été obtenu avant le mariage. Elle fit un procès qui fit beaucoup de bruit. Menacée de prison pour non-restitution des droits conjugaux, seule l’intervention personnelle de la reine Victoria l’a délivrée de ce danger.

En 1890, Phulmonee, une fillette bengalie, âgée de 11 ans, fut tuée par la pénétration sexuelle de son mari qui était âgé de 35 ans. Cette affaire, comme la précédente, fit beaucoup de bruit.

Strîr Siksâ, essai sur l’instruction pour les femmes

C’est, en 1915, en réponse à la demande d’une femme bengalie, que Tagore écrit un court essai intitulé Strîr Siksâ, L’instruction pour les femmes (vol. XI, pp. 632-35)). Les hommes ne pensent pas que les femmes aient une individualité, qu’elles n’aient pas été créés pour eux, écrit-il. Le fondement du problème est là. Si l’éducation est un droit attribué aux humains, aucune morale ne peut en priver les femmes. Celles-ci devront se libérer par elles-mêmes, les hommes ne le feront pas pour elles. Tagore l’affirme clairement : les femmes doivent avoir accès au savoir comme les hommes. Il écrit : « Si les femmes lisent Kant et Hegel, cela ne les empêchera pas de prendre soin des bébés et ne réduira pas les hommes à néant… Etre épouse, être mère, c’est la nature de la femme, pas d’être esclave. » Tagore insiste sur cette nature féminine qui pousse les femmes à aimer, à servir et à s’abandonner, âtmasamârpan. Les hommes en ont profité par égoïsme. Il faut donc réformer la société, mais, aussi loin qu’aillent les réformes, elles n’atteindront pas la base de la création : les hommes resteront les hommes, et les femmes, les femmes qui seront leurs compagnes.

Dès cette époque, dans son université à Santiniketan, le poète accueillit des filles comme des garçons, introduisant ainsi la coéducation, et ouvrit, à côté d’un foyer pour les étudiants, une résidence pour les filles qui fut, pendant quelques années, dirigée par une Française.

Bhâratvarser Vivâha, essai sur le mariage idéal hindou

Dix ans plus tard, en 1925, à la demande du Comte Hermann Keyserling, philosophe allemand, qui voulait publier un volume sur les modalités du mariage dans différentes cultures, Tagore écrivit en bengali un long essai intitulé Bhâratvarser Vivâha, traduit sous le titre The Indian Ideal of Marriage. Dans cet essai destiné à un lectorat étranger, Tagore se fait le chantre du mariage idéal, hindou, et non indien d’ailleurs, et des valeurs brahmaniques. Il y décrit une union basée sur des valeurs toute spirituelles, mais il ne la montre que comme un idéal, non une réalité, et surtout pas à la période moderne. Il part de la plus haute antiquité, se penche sur les épopées et insiste sur  l’exaltation de l’éthique de la famille, household,  qu’il y découvre. Il reconnaît que le mariage hindou ne fait aucune place à la volonté personnelle des intéressés. Il écrit : «  (Parce que) la maisonnée (household) est un élément essentiel de sa (l’Inde hindoue) structure sociale, le mariage est presque obligatoire, et les devoirs d’un maître de maison sont considérés comme une discipline spirituelle. » Le but de ce type de société est la perfection de la vie en communauté, et l’expression d’une volonté individuelle n’y a pas sa place. La célébration des mariages avant la naissance du désir, c’est-à-dire le mariage d’enfant, est la solution pour préserver la famille étendue. Tagore poursuit en disant que si le mariage hindou favorise les unions précoces, c’est pour que les femmes soient formées à l’amour du mari par des rituels et des histoires édifiantes. Il écrit : «  Donc, depuis leur plus jeune âge, le mari, en tant qu’idée, est présenté devant nos filles, en vers et en histoire, à travers des cérémonies et des cultes. Quand, enfin, elles obtiennent cet époux, il est pour elles, non une personne, mais un principe, comme la Loyauté, le Patriotisme, ou toute autre abstraction de ce type, qui doivent leur force immense au fait que, pour leur plus grande part, elles sont nos propres créations et qu’elles font donc partie de notre être intime. » (p. 101) La glorification de la sati, la femme parfaite, poursuit-il, a aussi aidé les filles à idéaliser leurs époux.

Mais Tagore ne se contente pas de cette explication, destinée à un public étranger, de l’idéal du mariage hindou. Il reconnaît volontiers ce qu’est devenu en réalité ce mariage à l’époque où il écrit. Il dénonce une grande inégalité dans le couple et souligne que les restrictions imposées aux femmes sont bien plus rigoureuses que celles imposées aux hommes. Il appelle à reconsidérer la question. Il faut que la puissance de la femme, sa sakti, s’anime pour donner aux hommes aussi de la force. Toutefois, le domaine des femmes doit rester celui des émotions et celui des hommes, l’intellect. C’est à la maison que la sakti des femmes s’exercera le plus largement et avec le plus de hauteur. Sa créativité doit donc s’exercer dans son foyer, mais celui-ci ne doit pas être pour elle la prison que l’homme, depuis des siècles, lui fait.

Comme le plus souvent à l’époque de la colonisation, le passé de l’Inde est idéalisé et une position défensive est adoptée face aux critiques des Occidentaux. Tagore, toutefois, n’oublie pas de dénoncer la situation faite aux femmes de son temps.

Nârîr Manusyatva, lettre sur l’humanité des femmes

Trois ans après cet essai, en 1928, Rabindranath répond à une femme bengalie de sa connaissance qui a écrit un article sur la condition féminine. La lettre de Tagore est publiée sous le titre Nârîr Manusyatva, L’humanité des femmes. Rabindranath reproche aux hommes d’avoir privé la femme de toute indépendance. Les Bengalis sont un peuple colonisé : seules, leurs épouses leur sont soumises. « Notre épouse est la seule à notre merci » écrit-il. La naissance d’une fille est un problème, son mariage, un souci terrible. Du fait de la pauvreté du pays, les hommes ne peuvent se marier que s’ils reçoivent une dot importante. Même dans la vie spirituelle, on a vu dans la femme un obstacle. Les hommes ont fait en sorte que les femmes perdent leur force, leur sakti, alors qu’elles auraient pu collaborer avec eux dans toutes leurs entreprises. L’influence de l’Europe a mis l’accent sur l’unité des humains quel que soit leur sexe, et non sur leurs différences sexuelles. Il faut, selon Tagore, accepter les deux : la différence et la non-différence. Tagore souligne les différences, physiques et mentales, entre les sexes. Les hommes créent dans le domaine des idées, les femmes dans celui du monde physique. Il faut garder la spécificité de la sakti féminine, mais aucun obstacle ne doit empêcher son plein exercice. Il donne l’exemple de Sister Nivedita, disciple irlandaise de Swami Vivekananda, qui avait un sentiment maternel pour l’Inde, fait de force et de compassion. L’Inde a besoin de cette combinaison à laquelle elle a donné la forme de l’Ardhanârîsvara. la divinité moitié homme moitié femme. Pour cela, les filles doivent avoir droit à l’éducation. « Aujourd’hui, le temps est venu où les femmes réclameront la pleine valeur de leur humanité… Dans notre pays aussi, quand les femmes, libérées des fausses attaches, obtiendront la pleine gloire de leur humanité personnelle, les hommes aussi gagneront leur plénitude. »

Tagore, on le sent, reconnaît que les femmes doivent pouvoir posséder une plus grande liberté, mais il semble bien qu’il cherche aussi à atténuer l’ampleur des revendications féministes de sa correspondante. Il reste, bien sûr, en deçà de ce que les femmes attendent aujourd’hui.

Nârî, essai sur la femme

Le dernier essai sur la question de la femme, est inclus dans le volume Kâlântar, Un autre temps. Il s’intitule Nârî, Femme, et est daté de 1936. Le poète n’a plus que cinq ans à vivre. Il constate les changements de la société, en général, et de la situation des femmes, en particulier. Il évoque le souvenir de sa sœur aînée qui a été une des premières fillettes de la classe supérieure à aller à l’école. Elle s’y rendait en palanquin, mais avec la porte ouverte, ce qui choquait. A l’époque, il était difficile pour les femmes de voyager en train en gardant le décorum. Depuis cette époque, les choses ont changé. L’âge du mariage des filles a été retardé. À présent, il demande aux femmes de se débarrasser des superstitions, qui sont autant d’entraves à leur épanouissement, et d’acquérir des connaissances qui seront utiles, non seulement à l’intérieur de leur foyer, mais dans le vaste monde. Les hommes ont amené l’univers au bord de l’annihilation. (La seconde guerre mondiale, en effet, allait éclater 3 ans plus tard.) Les femmes instruites et débarrassées des peurs et des superstitions, ce qu’il appelle «  les ordures malsaines des âges anciens » et qui auront abandonné leur conservatisme aveugle pourront apporter à la société leurs capacités et aussi leur compassion. Il appelle donc au développement de l’âtmasakti, la puissance personnelle, des femmes qui constituent la moitié de la population. A ce stade, le poète semble ouvrir un plus vaste horizon aux femmes, au-delà de leur famille qui demeure, toutefois, selon lui, leur premier champ d’action.

Tagore, romancier inspirateur

Dans ses ouvrages de fiction, ses romans et ses nouvelles, Tagore a mis en scène beaucoup de femmes et leur a souvent donné le premier rôle. Il avait avec ses personnages féminins une très grande empathie. Les hommes sont bien souvent dépeints par lui comme faibles et dominés, souvent par leurs mères.

En 1914, Tagore écrivit une nouvelle, intitulée en bengali Strîr Patra, La lettre de l’épouse. Il s’agit d’une femme qui, partie en pèlerinage à Puri avec d’autres, écrit à son mari qu’elle ne reviendra plus dans son foyer. Mrinal, cette femme, revendique le fait d’être une personne et de ne pas être seulement la « deuxième épouse » de la famille. Elle aurait accepté son sort, écrit-elle, et aurait vécu toute sa vie dans les appartements intérieurs sombres et sales de leur demeure, où, matériellement, elle ne manquait de rien. Toutefois, au vu de la cruelle conduite de la famille à l’égard d’une jeune parente pauvre, recueillie dans cette famille, qui finit par se suicider quand on la marie à un fou, elle refuse de poursuivre sa vie insignifiante et tellement bornée. Elle écrit : « J’ai appris ce qu’était l’identité de la femme dans votre famille. Je n’en ai pas besoin. » (Vol. VII, pp. 637-48). À la fin de la lettre, elle évoque l’exemple de Mirabai qui, elle aussi, avait quitté son foyer pour se vouer à l’adoration exclusive du dieu Krishna. Mrinal assure qu’elle ne se suicidera pas, mais qu’elle vivra, qu’elle vit déjà ; c’est la « deuxième épouse » la mejo bau, qui est morte. Mrinal reconnaît que son intelligence a toujours été une mauvaise note, un handicap, pour une fille, puis pour une épouse, prisonnière du gynécée. Elle reconnaît aussi que si sa fille, morte dès la naissance, avait vécu, elle aurait très probablement continué à demeurer dans sa belle-famille. La présence d’un enfant, même d’une fille, est pour la mère un lien indestructible qui l’attache à sa belle-famille et donne un certain sens à sa vie. La mention de Mirabai, que l’on retrouvera dans le roman Kumudini, montre bien que la bhakti, la dévotion passionnée pour une forme divine, donnait aux femmes un espace de liberté, leur permettant d’exprimer, jusqu’à un certain point, leur personnalité profonde. Mrinal termine sa lettre à son époux par cette formule d’une cinglante ironie qui s’adresse à tous les membres de sa belle-famille. Elle signe « Mrinal,  celle qui s’est arrachée à l’asile de vos pieds. »

Dans La lettre de l’épouse Tagore présente deux femmes qui, au-delà du stéréotype de la Femme parfaite, la Sati, recherchent un espace de liberté personnelle. Au milieu du XXe siècle, ces œuvres ne laisseront pas indifférentes des femmes qui, s’inspirant du message du poète, feront, dans leur vie, la même démarche. À l’une d’entre elles, Hemantabala, dans les dix dernières années de sa vie, Tagore écrivit 264 lettres pleines d’excellents conseils.

Il faut signaler, la même année 1914, le suicide à Calcutta de Snehalata, âgée de 16 ans, qui s’est brûlée pour préserver sa famille de la ruine qu’aurait suivi le versement de la dot pour son mariage. Cette affaire, qui n’était pas isolée, eut un grand retentissement.

Deux ans plus tard, en 1916, parut le roman Ghare Baire, La maison et le monde, qui fut alors violemment discuté au Bengale pour sa condamnation du nationalisme aveugle. Citons la réponse que fait sa belle-sœur veuve au héros du roman Nikhilesh qui lui dit vouloir revenir au temps de leur enfance commune : « Non, frère, jamais plus une vie de femme ! Cette vie suffit pour ce que j’ai dû endurer, je ne peux plus en supporter davantage. »

Yogâyog, un roman transgressif

Tagore avait d’abord appelé ce roman ‘ Trois générations’. Il avait dû changer son titre à la troisième livraison en feuilleton, le titre étant déjà pris. Intitulé finalement Yogâyog, Relations, ce roman fut publié sous forme de livre en 1929. Étonnamment, il n’a été traduit en anglais qu’en 2003 pour la première fois. En 2013, il parait en français sous le nom de l’héroïne, Kumudini.

L’histoire que raconte ce roman est centrée sur le personnage de Kumidini, sans nul doute le personnage féminin le plus émouvant de Tagore. Le romancier entend s’opposer à l’affirmation, entretenue par les nationalistes ‘revivalistes’, selon laquelle la femme, qui est passée par la cérémonie hindoue du mariage, ne peut que trouver aimable son époux. Il est impossible qu’elle songe à le contester.

L’histoire commence alors que l‘héroïne n’est pas encore née. D’entrée de jeu, le romancier nous fait découvrir le milieu des propriétaires terriens dépensiers et jouisseurs dans les dernières années du XIXe siècle. Ce sont des brahmanes et, dans ces familles, ce sont les femmes qui célèbrent les fêtes religieuses selon la coutume et qui demeurent dans le gynécée. Les hommes, au contraire, vivent beaucoup à l’extérieur avec danseuses, musiciens et flatteurs. La mère de Kumudini, excédée par les frasques de son époux, quitte la maison et part brusquement retrouver sa mère. Le mari meurt en son absence de honte et de chagrin. Plus tard, Kumudini jugera que sa mère a failli dans son devoir d’épouse parfaite, de sati.

Kumudini est la dernière des filles de la famille et a deux frères aînés. Leur situation financière est mauvaise à cause des dépenses somptuaires des ancêtres masculins, des divisions successives de l’héritage et des nombreux procès. Les propriétés sont mises en gage auprès d’usuriers. Au tout début du roman, il est question d’une querelle de préséance entre deux familles rivales : celle dans laquelle va naître Kumudini, les Chatterji, et une autre, les Ghoshal. Ces derniers qui possédaient, eux aussi, des terres, ont été dépossédés et chassés de la région par les Chatterji qui, dans un premier temps, ont triomphé. Mais quelques années avant la naissance de Kumudini chez les Chatterji, un membre de la famille Ghoshal, remarquablement doué pour le négoce, s’enrichit considérablement et reçoit du pouvoir britannique le titre de Râjâ. Ce Madhusudan Ghoshal, pour venger l’honneur de sa famille, veut absolument épouser une fille Chatterji. En même temps, il devient le principal usurier de ces derniers et peut, à tout moment, s’emparer des propriétés de leur famille. Ce mariage va être pour lui le moyen de triompher des Chatterji qui, des générations auparavant, ont privé les siens de leurs biens et de leur statut de purs brahmanes. C’est l’histoire de son mariage avec Kumudini qui occupe ensuite la narration.

Kumudini a dix-neuf ans à l’époque de son mariage, ce qui est âgé à l’époque et va à l’encontre des conventions. Elle a reçu une éducation complète chez elle grâce à son frère aîné, Vipradas, homme moderne par ses idées et disciple du philosophe Auguste Comte. Il ne s’est pas marié et est profondément dévoué à son jeune frère, parti étudier le droit en Angleterre, et à leur jeune sœur Kumudini. Il ne croit pas dans la religion traditionnelle avec ses rites et ses superstitions. Il est favorable à l’éducation des filles et à leur libre choix d’un époux. Il s’inquiète toutefois pour sa sœur, car il manque d’argent pour verser une dot à un prétendant éventuel. Kumudini est belle et claire de teint, mais ce n’est pas suffisant pour trouver aisément un mari. Instruite par son frère aîné, elle a appris le sanskrit, la musique instrumentale et le chant ; elle lit l’anglais et est capable de s’occuper d’un cheval et d’un chien, de charger un fusil ; elle sait faire de la photo et jouer aux échecs. En même temps, elle a vécu dans le monde des femmes et a un tempérament profondément religieux, mystique, presque. Elle chante les chants de Mirabai, la princesse du Rajasthan qui, au début du XVIe siècle, a voué au dieu Krishna une dévotion totale. Kumudini voit en celui qui sera son époux l’incarnation du dieu Krishna. Elle a une vie intérieure intense, célèbre chaque jour un culte et chérit une image du couple divin, Krishna et Radha, la bouvière. Elle se voit aussi comme Uma, dans la pièce de Kalidasa Kumarasambhava, qu’elle a lue en sanskrit avec son frère. La jeune Uma se prépare par de terribles mortifications à épouser Siva pour que puisse leur naître un fils qui vaincra le démon, ennemi des dieux. Kumudini est prête, elle aussi, à épouser celui qu’on lui présentera si par ce moyen elle peut sauver sa famille de la ruine et soulager son frère de ses responsabilités envers elle. Elle garde les habitudes de pureté qu’observent les femmes brahmanes et n’est pas insensible à l’orgueil de caste. Elle est aussi superstitieuse, croit aux signes, aux présages, aux jours fastes et néfastes. Sa vie intérieure est balisée par des « signes » : un battement de paupières, une fleur bleue qui, après un décompte, reste la dernière. Elle se laisse ainsi guider de façon irrationnelle malgré la liberté que lui laisse son frère.

Le romancier écrit : « Selon la parole de la Bhagavad Gîtâ : «   Sans trouble dans la souffrance, sans attrait pour le plaisir, libre d’attachement, de colère…»

« Ce conseil n’était pas réservé aux ascètes, il était aussi valable pour les épouses fidèles. Cette loi était au-delà du bonheur et du malheur. Elle excluait colère ou chagrin. Et la passion amoureuse ? Pourquoi serait-elle indispensable ? Dans l’amour humain, on tenait le compte de ce qu’on désirait et de ce qu’on obtenait. La dévotion lui était supérieure. Il n’y avait pas de demande, rien que des offrandes. L’idéal de l’épouse fidèle ignorait l’individu, il était impersonal comme on dit en anglais. L’homme Madhusudan pouvait avoir des défauts, mais, en tant qu’époux, l’émotion qu’il suscitait serait pure et immuable. Kumudini s’était entièrement abandonnée à cette image, née de sa méditation» (p. 62)

Lorsque Madhusudan Ghoshal, homme fruste, vulgaire et tyrannique, est prêt à l’épouser, elle voit donc en lui, par avance, l’amant divin auquel elle a voué sa vie. Son frère aîné est beaucoup plus réservé et quand il lui demande si elle est bien sûre de vouloir épouser cet homme, plus âgé, dont la famille était l’ennemi de la leur, elle n’hésite pas et se déclare sienne de tout temps. Dès les cérémonies de mariage, pourtant, elle se rend compte qu’elle s’est trompée, que cet homme, qui a racheté leurs dettes, veut seulement l’humilier, elle et les siens.

Elle se confie à la femme du plus jeune frère de son mari, qu’on appelle la Mère de Moti : » Ecoute, mon mariage s’est fait très vite. C’est moi qui l’ai voulu. Mais par quel égarement ! Par quel enfantillage ! Tout ce qui m’avait séduite, ce jour-là, n’était qu’une mystification ! » (p. 249). Elle poursuit : « J’ai compris maintenant que l’amour est seulement une gratification, une prime. Il faut flotter dans l’océan du monde sans y compter et en s’accrochant seulement au dharma. Si le dharma ne porte ni fruit savoureux ni fleur, qu’il soit au moins du bois sec permettant de se maintenir à flot » (p. 250)

Kumudini qui a cru toute sa vie dans le caractère sacré du mariage hindou, qui avait pour modèle la sati, et qui en voulait à sa mère d’avoir quitté le foyer, est incapable de dominer la répulsion qu’elle ressent pour ce mari qui, après l’avoir humiliée, elle et son cher frère aîné, lui avoir refusé tout contact avec sa famille, avoir soustrait sa correspondance, lui avoir interdit de posséder quoi que ce soit, avoir fait d’elle une esclave, souhaite la séduire par des bijoux et une attitude plus douce. Elle aurait accepté la souffrance, mais elle refuse l’indignité.

Tagore insiste sur la vanité du personnage de Madhusudan, le mari, qui a fait construire un palais avec un beau jardin tourné vers l’extérieur, meublé à l’anglaise par un employé anglais, pour y recevoir ses éventuels invités anglais. Au contraire, la partie de la maison réservée aux femmes est sordide, sombre et dépourvue d’espace dégagé. Seule, la chambre du propriétaire et de son épouse est convenablement meublée. Dans cette partie de la maison, la seule dans laquelle Kumudini peut évoluer, il y a d’autres femmes, des servantes mais aussi des parentes plus ou moins éloignées et de pauvres femmes assistées. Il s’y trouve aussi la Mère de Moti appelée ainsi du nom de son fils, âgé de 8 ans. Kumudini voit en ce petit garçon, Gopal, l’enfant Krishna, et la seule lumière dans cette sinistre maisonnée. Il y demeure aussi la veuve sans enfant du frère aînée de Madhusudan, femme désireuse de séduire cet homme pour qui elle éprouve de l’amour et du désir, ce qui lui permettrait de dominer au moins le monde des femmes dans la maison. Ce serait une revanche sur la triste vie qui a été la sienne. Elle parviendra finalement à entrer dans le lit de son beau-frère mais ne pourra en retirer aucune autorité, bien plutôt du mépris. Il n’est absolument pas question de lévirat ici. C’est peut-être à cause de ce tableau peu flatteur de la famille étendue que le roman a attendu si longtemps pour être traduit en anglais. Il avait un caractère transgressif.

Enfin, lorsque Kumudini apprend la liaison de son mari avec sa belle-sœur, veuve du frère aîné, pendant qu’elle a été autorisée à rendre visite à son frère, elle décide de ne pas retourner chez Madhusudan mais de s’installer avec son frère aîné dans la maison de leur père. Vipradas, son frère, lui affirme qu’elle a droit autant que lui à y demeurer et qu’elle n’y sera en rien une obligée. Elle sera sa partenaire dans les jeux et la musique, étudiera avec lui le persan et pourra lui servir de secrétaire pour gérer ce qui leur restera des propriétés, s’il leur en reste, car le mari, furieux du départ de sa femme, exige aussitôt le remboursement des prêts hypothéqués. Kumudini accepte volontiers la pauvreté qui sera la leur.

Depuis le mariage de Kumudini, la Mère de Moti était son unique amie. Toutefois, lorsque Kumu décide de ne plus revenir au foyer conjugal, la Mère de Moti ne peut pas l’approuver. A propos de la réaction de cette femme, le romancier écrit:

«  Vipradas comprit que c’étaient les femmes qui manquaient le plus d’estime pour leur sexe. Elles ne savaient même pas que c’était pour cette raison précise qu’il était si facile de leur manquer de respect dans leur foyer. Elles éteignent elles-mêmes les lumières qu’elles portent en elles, se disait-il. Ensuite, elles ne font que mourir de peur et de soucis, sans cesse battues par ceux qui sont indignes d’elles. Elles sont convaincues que la réalisation suprême d’une naissance féminine est de supporter ces douleurs en silence. Non, un être humain ne doit pas accepter tant de disgrâce. Celles que la société dégrade à ce point dégradent, chaque jour, cette même société. » (pp. 307-08).

Dans ce roman, Tagore va donc très loin dans la reconnaissance de l’individualité de la femme. Comme Mrinal dans la nouvelle La lettre de l’épouse, Kumudini se réjouit de ne plus être la Bada bau, l’épouse aînée d’une famille étendue où elle était, en fait, traitée comme une esclave, mais de redevenir simplement elle-même, Kumu. Le poète montre que le mariage traditionnel hindou n’est pas un gage d’entente, que le mari de Kumu n’est ni Krishna ni Siva incarnés, bien qu’elle se soit efforcée de croire en cette identification, mais que c’est un despote à qui la société donne tous les droits sur son épouse. Le poète place dans la bouche de Vipradas la condamnation de cette société hindoue patriarcale : « Sous la couche épaisse de la gloire de la Sati, la femme parfaite, on a tenté d’étouffer cette souffrance, mais on n’a pas essayé de la rendre impossible. Les femmes ont si peu de prix, elles sont tellement insignifiantes. » (p. 301)

Kumudini, elle-même, se plaint : « N’y a-t-il que la mort qui donne aux femmes un peu d’espace ? Un Dieu cruel leur a fait un monde si étroit ! »

Il est indéniable que le poète, au moins à partir des années de sa maturité, a défendu le droit de la femme à être une personne, et non pas un pion sur l’échiquier de la famille étendue. Il lui reconnaissait aussi le droit à l’instruction et la jugeait même indispensable. Il pensait que les femmes étaient, elles-mêmes, les plus grandes ennemies des femmes lorsqu’elles continuaient d’accepter le sort misérable que les hommes leur faisaient. Dans le roman, il le montre en insistant sur l’incompréhension et le blâme qu’inspirent à sa jeune belle-sœur qui était son amie, la décision de Kumudini de quitter son mari et sa belle-famille. Rabindranath s’exprime par la bouche de Vipradas, le frère aîné philosophe, qui, furieux d’apprendre la liaison de Madhusudan, le mari de Kumu, avec la veuve de son frère, s’écrie : « Je combattrai cette société qui a tellement négligé de reconnaître aux femmes leur juste valeur. »

Toutefois, comme le montre la fin du roman, selon Rabindranath Tagore, le rôle principal de la femme reste celui de mère qui doit sacrifier son bonheur personnel et son indépendance pour le bien de son enfant. Vipradas, le sage frère aîné, n’a pas d’autre conseil à donner à sa sœur. Le jour où Kumudini va retourner vivre dans sa belle-famille, le frère et la sœur font de la musique ensemble pour la dernière fois.

En fait, le mariage hindou, comme tous les mariages, sert un but social. Il n’a pas pour objet de permettre aux époux de faire ensemble de grandes choses et, surtout pas, de permettre à l’homme et à la femme d’atteindre ensemble un sublime état de conscience, comme l’écrivaient les journalistes « revivalistes ». Il s’agit plus modestement de prolonger le rôle du Créateur en permettant aux deux époux de mettre des enfants au monde dans la dignité.

En conclusion

Quand on étudie la position de Tagore à l’égard de la question des femmes, il faut tenir compte des éléments déjà indiqués : une double mise à l’écart de sa famille en tant que brahmane pirali et en tant que membre du Brahmo Samaj. En même temps, on ne pouvait pas ne pas reconnaître aux Tagore, et à Rabindranath, en particulier, un rôle éminent dans l’efflorescence culturelle que l’on appelle volontiers ‘la Renaissance du Bengale’. Tagore alla plus loin dans la défense des droits de la femme que la grande majorité de ses contemporains. Sa pensée fut celle d’un libéral, ennemi de tout chauvinisme, qu’il fût religieux ou politique. Comme l’exprime la devise de son université, il voulut ouvrir l’Inde au monde, à la fois pour donner et pour recevoir.

La question des femmes en Inde, au Bengale, fut, dans un premier temps, posée et discutée par des hommes, les plus remarquables d’entre eux : Rammohun Roy, Ishwarcandra Vidyasagar, Rabindranath Tagore. Toutefois, dès la seconde moitié du XIXe siècle, quelques femmes exceptionnelles voulurent prendre la parole et faire connaître leur point de vue et leurs expériences. Elles racontèrent leur mariage, alors qu’elles étaient encore de toute petites filles, leur vie de travail non rémunéré dans leur belle-famille, la naissance des enfants et l’intense désir d’apprendre à lire qui les poussa à défier tous les interdits, souvent avec l’aide de leurs fils ou même parfois de leur mari. Une des premières d’entre elles, Rashsundari Devi, dont l’autobiographie fut publiée en 1876, écrit que c’était son désir intense de lire les livres pieux vishnouites qui la poussa à apprendre toute seule à lire. La bhakti, la dévotion personnelle ardente, qui avait été des siècles durant le seul espace ouvert aux femmes dans leur foyer clos, avait été pour elle aussi la motivation qui la poussa à s’ouvrir au monde des livres. Une autre de ces femmes, Kailashbasini Devi publia en 1863 un opuscule intitulé La condition misérable des femmes hindoues. Les autobiographies de ces femmes ordinaires, selon l’historienne Tanika Sarkar, étaient écrites avec des « Words to win », des mots pour gagner.

(Notes recueillies par Françoise Vernes)

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