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L’expérience du réel

À l’occasion de la parution de l’ouvrage, Le miroir de la Conscience, du reflet à la lumière : chemin de dévoilement selon Abhinavagupta, Colette Poggi (Les Deux Océans, 2016),
conférence de Colette Poggi, indianiste, sanskritiste
27 février 2017, Centre André Malraux, Paris.

L’expérience du réel

Abhinavagupta (Xe-XIe siècles), philosophe mystique et poète, fut une figure essentielle du shivaïsme non-dualiste du Cachemire et, plus largement, du Tantra indien. Il propose une vision stimulante du réel comme miroir infini de lumière-énergie, fait de vibration et de conscience. Le shivaïsme du Cachemire non dualiste, élaboré par un ensemble de courants et d’écoles, est aujourd’hui au premier plan de la recherche des études indianistes et philosophiques et scientifiques.

Ces écoles mettent en évidence le rôle du sujet à partir duquel cette observation se fait, plutôt que l’objet à observer. Elles s’interrogent sur le substrat qui permet la vision de l’objet et reconnaissent le rôle fondamental de la conscience : le substrat est pure conscience. Sans conscience pas d’expérience du réel.

Ce terme réel (qui vient du latin realis, res, chose) désigne ce qui est véritablement par opposition à ce qui est simulé, feint, apparent. La réalité est l’existence effective des choses.
Le sanskrit a pléthore de termes pour dire ce qui est, ce qui est perçu, comme sat, satya, sattâ (ce qui a la qualité de l’être), a-krtrima (ce qui est non artificiel).

Quant au terme expérience, on peut le traduire en sanskrit par anubhava (anu : selon et bhava : devenir) ; l’expérience est donc de l’ordre d’un cheminement intérieur en lien avec une transformation.

Le contexte

Du viiie au xiiie siècle, le Cachemire fut le cadre d’un grand rayonnement intellectuel et spirituel, du fait de la rencontre féconde de courants variés, hindous, bouddhistes etc., venus de l’Inde, du Tibet, du Népal, de la Chine, d’Asie centrale. Il fut aussi un haut lieu de dévotion envers Shiva qui donne son nom à l’expression « Shivaïsme du Cachemire » qui a l’avantage de résumer par deux paramètres simples (une divinité, un territoire), une réalité complexe, formée d’écoles de pensées (comme celles de Spanda, Vibration, et Trika, Triade), aussi riches les unes que les autres.

L’ouvrage de Colette Poggi, Le miroir de la conscience, présente une traduction et un commentaire de quinze stances laudatives en hommage à Shiva, composées par Abhinavagupta pour son commentaire sur la « Reconnaissance du Seigneur » (Isvara-pratyabhijñâ-Vimarsinî). Outre la présentation de la métaphysique non dualiste du Cachemire au fil de cet hommage introductif, l’intérêt essentiel de ces quinze versets réside en la fécondité des images. Les métaphores du miroir, du collier, de l’onde, de la roue, du cœur, émaillent le texte, toutes procédant d’une vision dynamique intégrant les multiples aspects du réel. Tous relèvent de la même essence vibratoire qui, en son plus haut degré, est pure Conscience-Énergie et substrat universel.

En quoi Abhinavagupta et ses pairs  peuvent-ils nous intéresser ?
Ils nous invitent à une aventure libératrice : aller vers l’essence du réel qu’ils nomment tour à tour cœur, conscience absolue, vibration suprême. Le jaillissement d’un sens nouveau (le sens, en sanskrit, se dit aussi shakti, énergie) au détour d’une phrase apporte à l’être un surcroît d’énergie, l’ouverture d’un espace plus vaste. L’éclosion du sens se dit aussi sphota qui signifie l’éclosion d’un bourgeon. Tout est déjà là en nous, mais il nous faut procéder à cette éclosion sinon le sens restera enfermé en lui-même : se souvenir de cette dimension oubliée au coeur de l’être permet de remédier à la « déconnexion » intérieure, source de souffrance et d’aveuglement. Connaître sa vraie nature c’est être et accéder à la libération du flux des existences, le samsâra.

Un enseignement pour tous
Abhinavagupta s’appuie sur les textes révélés, la transmission des maîtres, ainsi que sur l’expérience. Bien que brahmane, il s’adresse à tous sans distinction de naissance :

« Voici la Reconnaissance du Seigneur, composée par Utpaladeva, fils d’Udayâkara, afin que chacun accède sans effort à la Réalisation (siddhi). Cet enseignement s’adresse à tous sans distinction aucune de « naissance » (jâti) ni d’aucune sorte. Il a été énoncé pour le bien de chacun, (afin qu’il atteigne) sans effort les perfections inférieures et supérieures. » IV. 18

Une voie d’expression poétique
Pourquoi Abhinavagupta a-t-il choisi la poésie ? Un lien étroit unit la poésie et la mystique qui est expérience du mystère de l’être. L’expérience est là, elle imprègne la dynamique de la parole et elle n’est pas opposée à la pensée conceptuelle, elle la transmute.
« Poésie et mystique ont en commun une expérience qui les distingue des religions et de leurs croyances. L’une et l’autre se portent dans la perception de ce qui est au-delà des lectures qu’on peut en faire avec un discours conceptuel. » Yves Bonnefoy (Le Monde des Religions, 30 décembre 2011).

Le texte

Parmi les quinze versets qu’elle a traduits du sanskrit, Colette Poggi nous en présente trois au fil de son exposé :

· Verset introductif

« Hommage à Shiva qui a pour essence la Conscience absolue ».

Cet hommage à Shiva montre le sens éminent accordé à la dimension consciente : faire l’expérience d’une réalité supra-humaine, divine, c’est-à-dire lumineuse (un des sens de la racine DÎV est resplendir). La conscience est l’espace vivant à l’intérieur duquel sont suscitées des visions. Cette fonction, ferment d’imagination, est à l’œuvre dans la contemplation appelée bhâvanâ en sanskrit.

Entre le VIIIe et le XIIIe siècles il y eut au Cachemire un foyer d’une effervescence intellectuelle, artistique spirituelle particulière. La lignée de l’école de la Vibration (spanda) est apparue au ixe siècle : un sage nommé Vasugupta, « Trésor caché », entendit en songe Shiva lui indiquer un roc de la montagne sur lequel étaient gravés les Shivasûtra, Aphorismes de Shiva. Cette doctrine de la Vibration participe d’un courant nommé mantramârga qui concilie la quête de la délivrance la plus ardente et l’expérience du monde. Ce courant non dualiste met en lumière le Soi, âtman, qui est pure conscience.

Le Soi à la lumière du Shivaïsme du Cachemire
Le Soi est envisagé, non comme un substrat impassible, mais comme un être sans cesse en mouvement tel un danseur qui coordonnerait les rythmes dans l’espace. Il place l’expérience au cœur de cette voie. Tout jaillit d’une sorte de dynamisme profond sans cesse changeant, défini par ces maîtres comme la pulsation qui est conscience et participe ainsi dans toutes ses dimensions, physiques, respiratoires, intellectuelles, spirituelles, à la grande réalité. La réalité est vue comme un immense océan de conscience vivante à l’intérieur duquel chaque être se coule comme un courant dans l’océan. Rien n’est coupé de rien et tout est en nous.
Ce qui est dit de la conscience au niveau individuel, à partir du silence profond qui laisse affleurer cette vibration de la vie à l’état pur, l’est au niveau universel. Le Soi vivant est animé de la vibration universelle (spanda).
À la différence du Soi selon le Vedânta, la réalité vibrante du Soi est Agent suprême : elle est ce à partir de quoi tout acte s’opère, elle est aussi parole suprême, transcendante et immanente à toute parole, assimilée au silence primordial.
« Parce qu’elle est par nature prise de conscience du Soi, la Conscience (qui ne fait qu’un avec le Soi) possède une résonance spontanée (dhvani), perpétuellement surgissante, appelée Cœur suprême. (…) Les traités disent qu’elle est essor à l’intérieur même du Soi, (…) étincellement, fondement universel. » (Traduction du Trantrâloka de Abhivavagupta par Lilian Silburn, ch. IV182-185)
La réalité de l’univers est conçue comme une matrice vibratoire tissée de conscience. C’est à partir de cette expérience du Soi que s’établit l’expérience du réel.

« Cette conscience de Soi (…) repose en soi et éternellement jaillissante, se manifeste sans interruption sous la forme de Je suis. » Abhinavagupta IPV 1.5.13.
A tout instant en disant je vois cela, il y a le « je » et l’expérience du « je suis ». Tout est suscité par cette pulsation créatrice du « je suis ».

3 questions se posent
- Existe-t-il une essence unique, universelle en amont de l’infinité des formes composant la réalité empirique, ou bien n’y a-t-il que discontinuité entre les éléments du réel ?

- S’il est vrai qu’il existe une essence unique, cette réalité forme-t-elle le substrat du monde, contenant à l’intérieur d’elle-même toute réalité ? Ou bien cette source, comme dans le dualisme du Sâmkhya, est-elle extérieure au monde, qui, en conséquence, ne peut être qu’irréel ?

- Comment mettre en œuvre une compréhension autre du monde ?

Pour Abhinavagupta, la réalité serait comme un océan reflété par un miroir, lui-même océan infini sans cesse recomposé. Cette approche trouve un écho dans la physique quantique : « On sait maintenant que le regard peut changer l’objet regardé, et ce caractère aléatoire induit une certaine humilité et prédispose à une ouverture afin de dépasser les certitudes familières, les fausses évidences. » Michel Bitbol.
Le réel profond diffère du réel empirique. Nous savons bien, comme le pensent les philosophes indiens, que nous construisons notre réalité à partir du manas, l’organe mental (de la racine MAN, penser, imaginer). Le shivaïsme du Cachemire postule une plasticité de la conscience comportant de multiples registres, qui nous permet de coïncider de façon immédiate avec le réel, le réel étant similaire à une variation musicale que cette vibration joue en se transformant elle-même.

La réalité créatrice, miroir et reflets
En termes analogiques, les maîtres du Cachemire pensent que la conscience possède la plus haute vibration qui soit dans l’univers. Bien que dynamique, cette essence est le substrat de tout ce qui est.

· Verset 11.1

« Veuille le bienheureux époux de Gaurî nous révéler la réalité suprême, Lui qui met en lumière dans le vase et limpide miroir de son essence le flot suprême de l’énergie d’action (….)., fond ultime des ondes infinies de l’existence (qui courent) entre les deux rives (que sont) connaisseur et connu, Lui en qui resplendit la sève de sa propre énergie. » II.1

Abhinavagupta rend hommage à Shiva à travers la métaphore du miroir. L’immuable, dans ce verset, est symbolisé par le limpide miroir qui demeure inaltéré en dépit des reflets multiples et changeants.
« Sur la paroi de son propre Soi, libre et pur, la vibrante énergie suscite éternellement l’univers entier, comme un miroir reflète une ville, ainsi de la terre à Shiva tout lui est identique ». Ce commentaire de Bhatta Kallata (Spandakârikâvritti) évoque l’émanation divine sous forme de réflexion lumineuse. L’image reflétée dans le miroir est bien réelle, comme la ville reflétée dans le miroir, mais dans la mesure où elle est intérieure au miroir, elle n’aurait aucune existence en dehors. Shiva apparaît comme celui qui joue à créer. Par la puissance de sa conscience-énergie, il met en scène l’univers entier.

Expérience directe du réel
Tout le propos consiste à se dégager de ce qui fait écran. Reconnaissant alors son essence, l’être éveillé devient alors conscient de la vibration la plus subtile de l’univers.

Cette voie simple, vivre l’acte d’être au vif de la conscience, est enfouie dans les textes sacrés depuis fort longtemps. Elle est si évidente qu’on ne la voit pas. Abhinavagupta met cela en évidence dans le Tantrasâra : « Ce qu’il faut essentiellement découvrir en tout ce qui existe, c’est l’Essence elle-même sous forme de lumière-conscience. Cette lumière n’est pas multiple. Ni le temps, ni l’espace ne peuvent briser son unicité… Elle est conscience universelle et assume l’infinie multiplicité des formes existantes. »

Expérience de l’émerveillement
Dans le Tantrâloka, Abhinavagupta évoque les moments de grâce où, sans effort, l’être accède à un autre type de conscience, à l’épanouissement de cette conscience ankylosée qui caractérise l’individu :

« La conscience qui est essence universelle se contracte en raison de la multiplicité des corps, mais dans une réunion, elle s’épanouit grâce au réfléchissement mutuel des consciences individuelles rassemblées. Rayonnant de sa fulgurante lumière, chacune d’elles se reflète sur les autres consciences en miroir, alors prenant feu, elle accède spontanément à sa nature essentielle. Ainsi dans les grandes réunions, lors d’un spectacle de chant, de danse, s’instaure naturellement un état de joie lorsque tous les participants font corps avec le spectacle. Chacune des consciences individuelles, débordant de félicité, s’unit alors à cette unité tout en savourant l’objet du spectacle. Elle goûte ainsi un état fait d’une félicité emplie de plénitude. »

Toute expérience de la vie devrait pouvoir donner accès à cette éclosion qui suscite un reflux vers l’intérieur. Dans l’émerveillement, il se produit une sorte de suspension qui n’est ni dispersion ni extériorisation. Soudain, par miracle, la conscience revient à elle-même et s’épanouit.

· Verset III.2

« Nous rendons hommage à Shiva qui, depuis le cercle de son propre cœur, peut susciter par son imagination créatrice l’infinie diversité des sujets conscients, sans que sa nature essentielle en soit affectée. »

Rien n’est extérieur à la conscience qui est pure intériorité, même si tous les éléments semblent extérieurs et apparaître en s’en différenciant. Toute chose connaît une double modalité : unie et séparée, telle une vague séparée des autres mais une par le profond mouvement qui sous-tend le réel de l’océan. Le fait que rien ne soit séparé de la conscience souligne l’unicité, la non-dualité du monde selon le Shivaïsme du Cachemire.

Quelle réalité ?

L’ensemble des phénomènes de la réalité (en sanskrit, âbhâsa, lumière irradiante) participent de l’être puisqu’ils sont cette conscience mais ils sont aussi non-être parce qu’ils n’existent pas séparés de leur substrat. Celui qui prend conscience de ce jeu, traverse le fleuve du devenir en le savourant comme une saveur unique, samarasa, ce qui correspond à la reconnaissance du plus haut degré de la vibration (spanda).

La réalité pourrait se concevoir comme une multiplicité d’éléments différents dans une mosaïque, qui tous composent un dessin unique.

Pourrait-on imaginer l’univers non pas comme objets matériels mais comme une symphonie perpétuellement mouvante émergeant et se résorbant dans le silence (le silence des espaces infinis). Au cœur de ce silence, vibre une conscience d’avant les mots, une intelligence dynamique, vivante, féconde, qui a été exprimée à merveille par les Shivaïtes du Cachemire.

« Nous sommes dans des réseaux qui nous maintiennent à la surface. Nous avons besoin de cette connaissance
pour rejoindre d’emblée les profondeurs,
pour pénétrer au plus profond, pour se brancher sur l’universel. »
Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts

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